Interview Philippe Arnaud
C'est dans la revue L'Ours polar n°21 (2002), à l'occasion de la sortie de son premier livre, La boîte à chagrins qu'est parue cette interview.

Philippe Arnaud, on vous connaît peu, vous pouvez nous parler de vous?

Je suis né en Corrèze en 1969 de père inconnu. Ma mère faisait des ménages dans les châteaux du département. Grâce à la générosité d'un mystérieux parrain qui envoyait des chèques à la maison tous les mois, j'ai pu faire le lycée puis monter ensuite à la Sorbonne. En 1990, à Normale Sup j'ai rencontré Mazarine, la femme de ma vie qui m'a donné un fils, François-Jacques que j'élève seul. Après notre rupture, je suis descendu à Nice où depuis, j'enseigne les lettres dans un collège de jeunes filles.

Vous avez publié pas mal de nouvelles (qui commencent à être couronnées) ;  seraient-ce elles qui vous ont poussé au roman?

En fait les nouvelles sont d'Arnaud PHILIPPE alors que le roman est de Philippe ARNAUD. Ce sont deux auteurs différents mais qui sont amis dans la vie. Arnaud a poussé Philippe à se lancer dans le roman et Philippe exhorte Arnaud a continuer de publier des nouvelles. Pour bien les connaître, je peux vous dire que l'un des deux est complètement fou.

D'où vous est venue cette idée du Président Bertin?

Ca s'est produit un matin de très bonne heure, en 1975. Je faisais à l'époque coursier pour une laiterie industrielle quand la CX présidentielle est venue me percuter l'arrière. Le Président Giscard est sorti de sa voiture très éméché et m'a dit : " Calmos fiston, je me promène avec une petite et je veux pas d'embrouilles. Je ramène la gosse et ensuite je pars filocher Mesrine. J'ai pas de temps à perdre" Il s'est carapaté après m'avoir filé un gros billet. Il avait ce beau regard de tueur qu'on trouve chez les grands détectives. J'ai été très impressionné.

Dans l'article de presse élogieux que dresse votre éditeur à votre sujet, il dit que "ce premier roman croise allègrement San Antonio et Christophe Grangé"… "un regard sur les individus que n'aurait pas renié Léo Malet, des scènes de bravoure de politique fiction qui n'ont rien à envier à Clancy ou Eastermann"… "le fourmillant Pinketts"… Rien que ça ! Et vous, qu'en pensez-vous? Et quelles sont vos lectures (pas forcément influences) favorites?

Difficile de vous répondre, je ne sais pas lire. J'ai eu la chance de bénéficier dans les années 70 des nouvelles instructions de l'Education Nationale basées sur le droit à l'ignorance comme élément imprescriptible des droits de l'homme. Je fais partie de cette génération heureuse qui a appris la lecture sans livres, l'histoire sans dates, la géographie sans cartes et la  mathématique des ensembles sans les nombres. J'ai dicté mon roman à mon ordinateur grâce à un logiciel de reconnaissance vocale qui trace les lettres sur l'écran. Quand je veux me relire, j'ai une belle  voix virtuelle qui me récite le texte. Je suis un écrivain du XXI ème siècle.

Ce roman devait (justement, à mon goût) s'appeler "L'homme de Vitruve" mais votre éditeur l'a rebaptisé "La boîte à chagrins"… Pensez-vous que L'Ecailler du Sud a la nostalgie du Général de Gaulle?

Dans ses Mémoires page 336, le Général écrit "  A ma droite, j'ai et j'aurai toujours François Thomazeau. La présence à mes côtés de cet ami génial, fervent des hautes destinées, me donne l'impression que, par là, je suis couvert du terre à terre. " Plus loin, il parle aussi longuement et chaleureusement de Patrick Coulon et de Michel Martin-Roland. Je n'ai pas réussi à imposer mon titre initial à ces trois gaullistes forcenés!

En parlant de de Gaulle et des anciens présidents on arrive à ce fantôme qui hante l'Elysée… qu'est-ce qui vous a donné une idée pareille?

Un vieil auvergnat un peu gâteux ( mais avec un  beau regard de tueur ) qui se déguise la nuit en E.T. et régulièrement passe devant l'Elysée en désignant du doigt le palais et en disant: maison, maison.!

Et celle du "jeu de l'oie et des vilains petits canards", qui n'est pas sans rappeler le truculent "Choumopoly" de Francis Mizio?

 En trichant au Monopoly avec de jeunes enfants qui avaient du mal à reconnaître les billets et qui maîtrisaient mal la règle du jeu. Je me suis dit qu'en politique c'est la même chose. C'est celui qui édicte  les règles qui a le plus de chance de gagner.  (à propos de F. Mizio, lisez  ses livres et allez visiter son site qui est génial. PA membre de losparanos).

Bertin est un président bien facétieux. En témoigne l'algarade avec son cuisinier… vous aimez bien taquiner les "sanguins" pour le plaisir de les voir s'énerver?

Oui. J'adore ça . Mais je ne provoque que les coléreux gentils. Pour ça, les italiens sont très forts et j'ai le souvenir de quelques scènes à Gènes ou Rome qui étaient de grands moments de théâtre. C'est le sud et c'est vrai que j'aime ça.

Bien sûr, en mettant en scène un président, on en vient à taper sur les énarques… vous non plus vous ne les aimez pas?

 En fait, je fonctionne sur des clichés. Je ne connais pas assez d'énarques pour porter un jugement d'ensemble mais c'est amusant de se moquer d'eux. Il faut dire qu'ils sont souvent caricaturaux et qu'ils prêtent à la satire. Ceci dit, je suis prêt à faire amende honorable le jour ou j'en rencontrerai un qui me fera rire.

Et les français qui détruisent l'ENA… C'est bien beau, mais ne seriez-vous pas plus, comme Bertin, favorable à détruire les plateaux télé?

Absolument. Et là, je redeviens sérieux 30 secondes. Je crois très sincèrement que la télé est diabolique. C'est un outil de manipulation des masses redoutable et je ne suis pas loin de penser comme J. Bialot qu'elle est la forme moderne du fascisme. C'est un véritable instrument d'aliénation. Pour détourner Rousseau on pourrait dire que  l'esclave perd tout dans ses chaînes, jusqu'au désir d'en sortir. Vivant sans télé, je suis esclave de bien des choses mais pas de ça.

A un moment il y a une manifestation d'un million de personnes. En ces temps où les français avalent toutes les couleuvres du gouvernement sans broncher, ça fait rêver, non?

Oui, mais le problème c'est que dans ce pays ça manque à la fois de sanguins et de vrais provocateurs pour taquiner les coléreux. Ou plus simplement que tout le  monde s'en fout. Comme dit un des personnages du roman : la démocratie repose sur le peuple. Le peuple se repose sur la démocratie. C'est comme ça qu'on fait le lit des dictatures…

Je trouve dommage toutes ces descriptions en long, large et travers des mutilations et autres atrocités perpétrées par le tueur… alors, pourquoi autant?

Parce que je suis un serial killer refoulé et que mon psychiatre m'a recommandé de tuer les gens dans les livres plutôt que dans la vie en vrai. Et que si j'obéis et que j'arrive à tout bien dire, comme il faut,  je serai peut-être autorisé un jour à sortir de l'asile.

"La parole c'est comme un sac à main de dame rangé par un homme. Peu de choses vraiment utiles."… vous êtes plus favorable à l'écrit?

Non, au contraire. La littérature n'est qu'un pis aller. Un moyen parmi d'autres de fixer les mots de la parole. On vit trop par procuration, radio, télé, internet, livres. Il faudrait pouvoir retrouver un peu de  la parole des gens et sortir du virtuel. Blondin l'avait bien compris qui hantait les bistrots de Paris et puisait une partie de son inspiration dans le commerce des noctambules. C'est pourquoi Mirliton interdit  qu'on écrive ses poèmes. Un beau livre sera toujours moins fort qu'une belle histoire racontée par un être vivant qui vous regarde droit dans les yeux .

"Dieu a fait la France pour se faire pardonner d'avoir raté le monde. Puis il a fait le français pour se punir d'avoir trop bien réussi les hommes"… c'est beau ça, c'est de vous?

Oui, sinon j'aurais mis des guillemets. J'aime bien les formules chocs. J'ai fait une maîtrise de lettres sur la rhétorique du paradoxe dans les pensées de Pascal (avant d'engrosser Mazarine). Pascal, forcément, ça marque. C'est un complexe de pauvre : parler grand siècle, faire riche, donner dans le style. C'est un truc de marlou ça, une  posture. La phrase qui touche comme un uppercut au foie.  J'adore…

Et pour finir, la question classique : quels sont vos projets (littéraires) ?

De nouvelles nouvelles. Un roman noir et un polar déconnant en chantier, et peut-être la suite des aventures du Président Bertin si le premier épisode rencontre quelque succès.

Et si vous avez des choses à ajouter, n'hésitez pas…

Dans une de ses listes, Francis Mizio citait cette formule relevée sur un forum d'Internet : aujourd'hui on ne brûle plus les livres, on les noie. Avec près de 650 romans publiés cette rentrée, difficile pour un débutant comme moi de faire entendre sa voix. Donc un grand merci à vous de m'avoir donné un espace de liberté (et de déconnade) et la publication d'une de mes nouvelles dans les colonnes de l'Ours Polar

Interview réalisée par mail et Christophe Dupuis

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