Interview André Allemand
C'est dans la revue L'Ours polar n°15 (2001), à l'occasion de la sortie de son deuxième polar, Un crime en Algérie qu'est parue cette interview.

 

Interview André Allemand

A propos de Au coeur de l'île rouge

Lors d'une conversation, vous m'aviez dit avoir déjà publié ce livre… vous pouvez m'en dire plus ?
Je souhaite oublier cette triste expérience d'édition à compte d'auteur. Combien de malheureux ont été escroqués par ces officines louches.

Ce premier polar était votre premier livre ?
Non j'avais publié, à compte d'éditeur cette fois, chez un petit éditeur bordelais "Les dossiers d'Aquitaine", un roman d'analyse, Les Eclairs de l'Ombre qui racontait les errances d'une mère schizophrène et de son fils dans la "drôle de guerre" (39/40), la débâcle et l'occupation allemande de la France. Ce fût un "bide" (manque de diffusion, de promotion mais aussi sujet âpre et douloureux). La description réaliste de la folie fait peur, peut être parce que nous sommes tous fragiles.

Avez-vous choisi cette voie pour, comme le disait Bertrand Audusse dans Le Monde, "Il a refusé la facilité et pris le roman criminel pour ce qu'il est chez les meilleurs : un formidable révélateur de tensions, un moyen d'exploration privilégié" ?
Oui, c'est du moins ce que j'ai essayé dans la mesure de mes moyens. A mon avis, nous nous sommes trop longtemps cramponnés au roman dit "à énigme" à la suite d'Agatha Christie, ce qui n'enlève rien à la valeur de cette remarquable romancière. Nous n'avons jamais vraiment pu concurrencer dans ce domaine les meilleurs auteurs anglo-saxons. Mais nous sommes, à présent, dans le "polar" français, dans une période de transition, de bouillonnement, de renouveau. Voyez ce que fait avec talent Louis Sanders par exemple. Le milieu, l'ambiance, l'écriture sont privilégiés. Le crime n'est plus qu'un prétexte. Peut-être assistons-nous aux prémices d'un nouveau roman policier français.

Votre roman se situe à Madagascar dans les années 70, cela correspond à l'époque de votre affectation là-bas en tant que diplomate ?
Non. J'ai séjourné à Madagascar comme chargé de mission à notre ambassade à Tananarive de 1965 à 1969, et plus tard, de 1980 à 1985 comme consul général à Tamatave qui est le principal port de l'île.

"À Madagascar, la mode était au complot"… Avez-vous eu à subir des complots ? En gardez-vous un bon souvenir ?
Non. Je suis passé entre les gouttes. Je n'ai connu que le néo-colonialisme paternel du Président Tsiranana et le "marxisme spécifique" du Président Ratsiraka avec l'effondrement économique et la corruption qui en ont été les corollaires.

Votre livre met parfaitement en avant les problèmes entre différentes ethnies, les problèmes de racisme… L'île Rouge n'était pas celle du bonheur ?
L'Île Rouge a été longtemps, dans sa pauvreté, sa solitude, une île dont les vertus malgaches (respect des ancêtres, des vieillards, amour des enfants, philosophie souriante de la vie) en faisaient un lieu magique. Mais les rivalités ethniques qui existaient déjà entre "côtiers" descendants d'esclaves noirs et "merinas" habitants des hauts plateaux issus d'émigrations malaise dominant par l'intelligence, le goût de la conquête et le mépris, ont pris une forme plus virulente. La misère, la corruption, la prostitution, la criminalité, ont porté de rudes coups aux valeurs traditionnelles malgaches.

L'anecdote du vieux commissaire ("Il n'y a qu'une seule méthode, la violence. Pas n'importe quelle violence, petit, une violence calculée, contrôlée")… qu'en pensez-vous?
Elle me fait horreur. Mais vous paraît-elle invraisemblable chez certains représentants de l'ordre, même dans notre pays ?

Deuxième polar, Un crime en Algérie

On change de registre pour passer à un livre moins sociologique mais tout aussi ancré dans un contexte historique bien précis : l'Algérie. À cette époque, vous y étiez aussi en place ?
Oui. J'ai séjourné en Algérie de 1962 à 1964 et de 1971 à 1974. Mon deuxième séjour a été plus calme. Le Président Boumedienne avait remis de l'ordre. Il est mort trop tôt selon moi.

"Un consul n'est pas un privé" comme vous faites dire à Mercier, mais vous louvoyez tout de même pour arriver à faire un polar. Serait-ce le seul genre qui vous attire ?
Vous avez raison. Mais mon but, sur un substrat de pays en crise est de faire s'affronter des personnages qui perdent quelque peu la tête. Ici, le consul général vieillissant, usé, que sa femme n'aime pas et une très jeune fille, au caractère ambigu. Le troisième personnage, maître manipulateur qui cache un pitoyable secret, est Ousmane, le contrôleur en chef de la police algérienne. Le crime pèse peu en comparaison des rapports complexes entre les trois personnages. Ce n'est qu'un point de départ. Mais mon livre est tout de même un pmolar et je n'en rougis pas.

Le consul, l'avez-vous façonné un peu à votre image ?
Non. Et il ne ressemble pas non plus au consul général qui était en poste à Alger en 1963. Au demeurant, tous mes personnages et l'action elle-même sont pure fiction. Il ne saurait en être autrement sans sombrer dans l'odieux.

J'ai relevé quelques tournures poétiques dans vos romans… La poésie vous attire-t-elle ?
Tant mieux si vous avez trouvé des tournures poétiques, c'est que mon style s'améliore. Non, je ne suis pas tenté par la poésie même s'il m'arrive de relire Baudelaire ou Rimbaud.

La triste histoire du consul adjoint au cœur de l'Afrique (p.55) qui refuse le refuge à un syndicaliste et qui le voit se faire tuer à coups de machette sous ses yeux par la police du dictateur en place… du vécu ?
Pas du vécu… Un ami consul m'a raconté une histoire de ce genre qui le laissait plein de remords, bien qu'elle ne se fut pas terminée aussi tragiquement.

L'anecdote du gamin dont les toilettes sont bouchées et qui descend deux étages pour aller se soulager sur le palier des voisins (p.87)… Vous l'avez rencontré le petiot ?
Non. Mais l'anecdote n'est pas invraisemblable compte tenu de l'état de dégradation des immeubles d'Alger à cette époque. Je me souviens de poubelles jetées depuis les balcons et dont le contenu s'entassait dans les cours intérieures.

Le personnage inquiétant d'Ousmane, contrôleur général de la sûreté, vous l'avez croisé lors de votre affectation ?
J'en ai croisé plusieurs. Peut-être certains émigrants et réfugiés en rencontrent-ils aussi dans les pays européens. Sans parler des mexicains aux Etats-Unis.

Ousmane qui, à la fin du livre, dit au consul "si tu avais été mon ami, tout aurait été différent"… Déjà dans L'Île Rouge, Monsieur Charles disait à Rakoto "si tu avais été mon ami…" Vous aimez les personnages dur au cœur d'artichaut ?
Je dirais plutôt "au cœur tendre". Etre un fonctionnaire ferme et respecté c'est agir, quand il le faut, avec vigueur, cela ne signifie pas que la sensibilité soit morte. Je ne crois pas que les phrases que vous citez aient le même sens dans les deux livres. Pour Ousmane, c'est le regret de ne pouvoir s'attacher au consul général. Dans Au cœur de l'Île rouge, l'nspecteur felon avant de mourir gémit sur lui-même et le mépris dont il a toujours été entouré.

Vous placez vos intrigues dans les lieux où vous avez vécu. Si mes souvenirs sont bons, vous avez exercé en Italie et à la fin du lire, le consul s'envole pour l'Italie… Le lieu de votre prochain roman ?
Non. L'Italie a été trop souvent utilisée. Je pense à un roman picaresque non policier dont l'action a pour cadre plusieurs continents. Il est terminé et en lecture pour le moment. Je réfléchis aussi à un roman policier situé au sein d'une base aérienne peu après la fin de la guerre de 1945 et à un roman historique sur un personnage remarquable mais peu connu du grand public, le Chevalier de Flacourt.
Vous voyez les auteurs âgés, si Dieu leur prête vie, ne sont pas faciles à décrocher du cocotier…

Merci bien

Interview réalisée par Christophe Dupuis

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