Interview
André Allemand
A propos
de Au
coeur de l'île rouge
Lors
d'une conversation, vous m'aviez dit avoir déjà publié
ce livre… vous pouvez m'en dire plus ?
Je
souhaite oublier cette triste expérience d'édition à
compte d'auteur. Combien de malheureux ont été escroqués
par ces officines louches.
Ce
premier polar était votre premier livre ?
Non
j'avais publié, à compte d'éditeur cette fois,
chez un petit éditeur bordelais "Les dossiers d'Aquitaine",
un roman d'analyse, Les Eclairs de l'Ombre
qui racontait les errances d'une mère schizophrène et
de son fils dans la "drôle de guerre" (39/40), la
débâcle et l'occupation allemande de la France. Ce fût
un "bide" (manque de diffusion, de promotion mais aussi
sujet âpre et douloureux). La description réaliste de
la folie fait peur, peut être parce que nous sommes tous fragiles.
Avez-vous
choisi cette voie pour, comme le disait Bertrand Audusse dans Le Monde,
"Il a refusé la facilité et pris le roman criminel
pour ce qu'il est chez les meilleurs : un formidable révélateur
de tensions, un moyen d'exploration privilégié"
?
Oui,
c'est du moins ce que j'ai essayé dans la mesure de mes moyens.
A mon avis, nous nous sommes trop longtemps cramponnés au roman
dit "à énigme" à la suite d'Agatha
Christie, ce qui n'enlève rien à la valeur de cette
remarquable romancière. Nous n'avons jamais vraiment pu concurrencer
dans ce domaine les meilleurs auteurs anglo-saxons. Mais nous sommes,
à présent, dans le "polar" français,
dans une période de transition, de bouillonnement, de renouveau.
Voyez ce que fait avec talent Louis Sanders par exemple. Le milieu,
l'ambiance, l'écriture sont privilégiés. Le crime
n'est plus qu'un prétexte. Peut-être assistons-nous aux
prémices d'un nouveau roman policier français.
Votre
roman se situe à Madagascar dans les années 70, cela
correspond à l'époque de votre affectation là-bas
en tant que diplomate ?
Non. J'ai séjourné à Madagascar comme
chargé de mission à notre ambassade à Tananarive
de 1965 à 1969, et plus tard, de 1980 à 1985 comme consul
général à Tamatave qui est le principal port
de l'île.
"À
Madagascar, la mode était au complot"… Avez-vous
eu à subir des complots ? En gardez-vous un bon souvenir ?
Non.
Je suis passé entre les gouttes. Je n'ai connu que le néo-colonialisme
paternel du Président Tsiranana et le "marxisme spécifique"
du Président Ratsiraka avec l'effondrement économique
et la corruption qui en ont été les corollaires.
Votre
livre met parfaitement en avant les problèmes entre différentes
ethnies, les problèmes de racisme… L'île Rouge
n'était pas celle du bonheur ?
L'Île Rouge a été longtemps, dans sa pauvreté,
sa solitude, une île dont les vertus malgaches (respect des
ancêtres, des vieillards, amour des enfants, philosophie souriante
de la vie) en faisaient un lieu magique. Mais les rivalités
ethniques qui existaient déjà entre "côtiers"
descendants d'esclaves noirs et "merinas" habitants des
hauts plateaux issus d'émigrations malaise dominant par l'intelligence,
le goût de la conquête et le mépris, ont pris une
forme plus virulente. La misère, la corruption, la prostitution,
la criminalité, ont porté de rudes coups aux valeurs
traditionnelles malgaches.
L'anecdote
du vieux commissaire ("Il n'y a qu'une seule méthode,
la violence. Pas n'importe quelle violence, petit, une violence calculée,
contrôlée")… qu'en pensez-vous?
Elle
me fait horreur. Mais vous paraît-elle invraisemblable chez
certains représentants de l'ordre, même dans notre pays
?
Deuxième
polar, Un crime
en Algérie
On
change de registre pour passer à un livre moins sociologique
mais tout aussi ancré dans un contexte historique bien précis
: l'Algérie. À cette époque, vous y étiez
aussi en place ?
Oui.
J'ai séjourné en Algérie de 1962 à 1964
et de 1971 à 1974. Mon deuxième séjour a été
plus calme. Le Président Boumedienne avait remis de l'ordre.
Il est mort trop tôt selon moi.
"Un
consul n'est pas un privé" comme vous faites dire à
Mercier, mais vous louvoyez tout de même pour arriver à
faire un polar. Serait-ce le seul genre qui vous attire ?
Vous
avez raison. Mais mon but, sur un substrat de pays en crise est de
faire s'affronter des personnages qui perdent quelque peu la tête.
Ici, le consul général vieillissant, usé, que
sa femme n'aime pas et une très jeune fille, au caractère
ambigu. Le troisième personnage, maître manipulateur
qui cache un pitoyable secret, est Ousmane, le contrôleur en
chef de la police algérienne. Le crime pèse peu en comparaison
des rapports complexes entre les trois personnages. Ce n'est qu'un
point de départ. Mais mon livre est tout de même un pmolar
et je n'en rougis pas.
Le
consul, l'avez-vous façonné un peu à votre image
?
Non.
Et il ne ressemble pas non plus au consul général qui
était en poste à Alger en 1963. Au demeurant, tous mes
personnages et l'action elle-même sont pure fiction. Il ne saurait
en être autrement sans sombrer dans l'odieux.
J'ai
relevé quelques tournures poétiques dans vos romans…
La poésie vous attire-t-elle ?
Tant mieux si vous avez trouvé des tournures poétiques,
c'est que mon style s'améliore. Non, je ne suis pas tenté
par la poésie même s'il m'arrive de relire Baudelaire
ou Rimbaud.
La
triste histoire du consul adjoint au cœur de l'Afrique (p.55)
qui refuse le refuge à un syndicaliste et qui le voit se faire
tuer à coups de machette sous ses yeux par la police du dictateur
en place… du vécu ?
Pas du vécu… Un ami consul m'a raconté
une histoire de ce genre qui le laissait plein de remords, bien qu'elle
ne se fut pas terminée aussi tragiquement.
L'anecdote
du gamin dont les toilettes sont bouchées et qui descend deux
étages pour aller se soulager sur le palier des voisins (p.87)…
Vous l'avez rencontré le petiot ?
Non.
Mais l'anecdote n'est pas invraisemblable compte tenu de l'état
de dégradation des immeubles d'Alger à cette époque.
Je me souviens de poubelles jetées depuis les balcons et dont
le contenu s'entassait dans les cours intérieures.
Le
personnage inquiétant d'Ousmane, contrôleur général
de la sûreté, vous l'avez croisé lors de votre
affectation ?
J'en
ai croisé plusieurs. Peut-être certains émigrants
et réfugiés en rencontrent-ils aussi dans les pays européens.
Sans parler des mexicains aux Etats-Unis.
Ousmane
qui, à la fin du livre, dit au consul "si tu avais été
mon ami, tout aurait été différent"…
Déjà dans L'Île Rouge, Monsieur Charles disait
à Rakoto "si tu avais été mon ami…"
Vous aimez les personnages dur au cœur d'artichaut ?
Je
dirais plutôt "au cœur tendre". Etre un fonctionnaire
ferme et respecté c'est agir, quand il le faut, avec vigueur,
cela ne signifie pas que la sensibilité soit morte. Je ne crois
pas que les phrases que vous citez aient le même sens dans les
deux livres. Pour Ousmane, c'est le regret de ne pouvoir s'attacher
au consul général. Dans Au cœur de l'Île
rouge, l'nspecteur felon avant de mourir gémit sur
lui-même et le mépris dont il a toujours été
entouré.
Vous
placez vos intrigues dans les lieux où vous avez vécu.
Si mes souvenirs sont bons, vous avez exercé en Italie et à
la fin du lire, le consul s'envole pour l'Italie… Le lieu de
votre prochain roman ?
Non. L'Italie a été
trop souvent utilisée. Je pense à un roman picaresque
non policier dont l'action a pour cadre plusieurs continents. Il est
terminé et en lecture pour le moment. Je réfléchis
aussi à un roman policier situé au sein d'une base aérienne
peu après la fin de la guerre de 1945 et à un roman
historique sur un personnage remarquable mais peu connu du grand public,
le Chevalier de Flacourt.
Vous voyez les auteurs âgés, si Dieu leur prête
vie, ne sont pas faciles à décrocher du cocotier…