Mon Panier contient 5 article(s)
Mon compte
Arnaldur Indridason, islandais, a déjà publié six polars nous apprend le quatriè...
7.00 €
Ce deuxième roman d'Arnaldur Indridason est très dur. Froid, glaçant par moments...
7.00 €
Alternant enquête actuelle avec une partie à Leipzig dans les années 60 (qui est...
7.50 €
Arnaldur Indridason a reçu pour ce livre et pour la troisième fois le prix Clé d...
7.50 €
Comme le dit si bien le quatrième de couverture, dans cette nouvelle aventure d’...
19.00 €

Succès international, livre adapté au cinéma, Arnaldur Indridason était de passage à Lyon en 2008, l'occasion pour nous de lui poser quelques questions sur le genre en Islande et d'échanger quelques mots avec son traducteur.
Vous étiez journaliste, quand avez-vous - et pourquoi - commencé à écrire des romans ?
Il y a plusieurs raisons, mais la plus importante est que j'avais une idée pour écrire un livre. Je l'avais depuis plusieurs années, elle était toujours présente dans mon esprit, et je devais faire quelque chose avec, créer une histoire. Finalement, je me suis dit "tu le fais, ou tu ne le fais pas, mais si tu ne le fais pas, tu oublies, et tu n'y reviens jamais." Donc, j'ai décidé de me lancer. J'ai regardé ce qui se faisait et je me suis dit "il te faut 300 pages de manuscrit pour faire un roman". Je me suis dit "il te faut travailler, travailler, travailler", il n'a que ça. Deux pour cent de créativité, 98% de travail. Etre sur l'ordinateur dès le matin, et tenter d'écrire quelque chose. Je me suis aperçu que ça ne venait pas comme ça. Tu dois y penser sans cesse, avoir les choses perpétuellement en tête. Et puis les choses sont venues. J'avais mon flic, mon premier roman, et j'ai décidé de garder ce flic et d'en écrire d'autres, la série Erlendur était née.
Donc, dès le premier roman, Erlendur était là ?
Oui, mais le premier ne fait pas à proprement partie de la série, car Erlendur n'a pas le rôle principal. C'est seulement dans le deuxième qu'il se développe réellement.
Avant de vous connaître en France, on ne connaissait rien du polar Islandais, vous pourriez nous en dire quelques mots sur le genre chez vous et sur la révolution que - visiblement - vous avez apporté.
Au début, il y avait un nombre extrêmement limité de polars, disons un tous les dix ans et donc on avait aucune tradition dans ce domaine-là. Puis des changements sont apparus dans la société et l'intérêt pour cette forme littéraire s'est un peu développé. C'est seulement en 1997 qu'est sorti mon premier livre. On ne peut pas dire que j'arrivai sur un terreau polar, il n'y avait pas de terreau sur lequel construire quelque chose en Islande. Et je crois que les auteurs qui sont apparus en Islande depuis 1997 sont tous un peu dans le moule des auteurs nordiques, et moi aussi également. En fait il s'agit d'un courant qui s'appelle "le social réalisme, ou réalisme social"
Mais est-ce qu'il y avait une sensibilité des lecteurs quand vous êtes arrivé ? Aviez-vous des traductions d'auteurs étrangers, qui auraient commencé à sensibiliser les lecteurs au genre et permis l'émergence d'un polar islandais ?
Evidemment les islandais lisaient beaucoup de traductions américaines ou scandinaves, ou même des versions originales car tous les islandais parlent anglais ou lisent les langues scandinaves. Ce n'était donc pas par absence d'intérêt pour cette forme de littérature, c'est simplement que ça n'existait pas et qu'il fallait qu'un - ou plusieurs - auteurs islandais réussissent à cuisiner les choses de manière à ce que les romans qu'ils écrivaient soient réalistes et crédibles.
Aujourd'hui, vous êtes une superstar... Le dernier article que j'ai lu mentionne qu'un islandais sur deux vous a lu, c'est hallucinant [grosso modo, si on veut ramener cette proportion à la France, ça voudrait dire des tirages de 30 millions d'exemplaires alors que Fred Vargas, une des plus connues ne fait "que" 300 000 exemplaires, ndlr].
Oui, tout à fait [quelle modestie, ndlr]
Tout à l'heure, vous me disiez avoir cette envie d'écrire le livre, vous vous êtes lancé, il y a ce personnage d'Erlendur qui s'est imposé, mais qu'est-ce qui vous a poussé à en faire une série ? l'attachement au personnage ?
Je trouvais Erlendur très intéressant et quand j'ai commencé à écrire sur lui, finalement, je ne le connaissais pas beaucoup. Mais à la fin de chaque livre, je n'en sais pas réellement plus sur lui que mes lecteurs, je n'ai pas quatre pas d'avance sur eux quant à ma connaissance de qui est Erlendur. C'est pour ça qu'il reste nouveau pour moi d'une certaine manière et que j'en découvre toujours de nouveaux aspects, de nouvelles facettes. Et j'ai eu l'impression que ce personnage, lorsqu'il est apparu, était suffisamment grand et fort pour porter sur ses épaules tous les romans que j'ai écrits par la suite. Avec le temps, s'est développé ce personnage solitaire, dépressif, qui ressent beaucoup de compassion pour les autres, qui a beaucoup d'humanité.
C'est exactement ça, car à chaque livre on découvre une nouvelle facette du personnage, son passé se dévoile, sa famille, il prend de plus en plus de densité et s'impose vraiment.
Chaque livre, chaque histoire, est aussi une histoire sur Erlendur. Et c'est ce qui m'intéresse le plus, car dans beaucoup de séries et beaucoup de films, on a des inspecteurs qui n'ont pas beaucoup d'épaisseur, qui sont un peu comme des pantins, des personnages de papier sans densité. Et j'avais envie de créer un personnage de chair et de sang, un homme qu'on connaît et avec lequel on peut avoir une certaine compassion. Quelqu'un qui soit un policier, certes, mais qui ne soit pas que ça, qui ne soit pas limité à cette caractéristique de policier. Erlendur a beaucoup plus de largeur que ça, c'est un peu le hasard qui fait qu'il est policier. [rires de l'auteur et de son traducteur]...
... heureusement qu'il est flic quand même, pour ce qui nous intéresse... [rires] On serait embêté s'il était peintre. En tous cas, ce qui frappe, c'est qu'Erlendur n'a pas le droit au bonheur. Plus les livres progressent, plus on découvre les choses sur lui, certes, mais jamais rien de gai ne lui arrive... Est-ce pour vous un code du polar ? ou ce pauvre Erlendur n'a-t-il tout simplement pas de chance ?
C'est simplement ce personnage qui s'est façonné au fil des livres, ce personnage dépressif. Il est islandais, il a grandi dans un environnement islandais, presque sa chair et son sang sont fait d'hivers très froids et très longs, d'étés très courts, de soleils de minuit, de pluie en automne, de la brume dans les fjords de l'Est, c'est-à-dire de toute la climatologie islandaise...
Vous disiez découvrir le personnage au fur et à mesure, un peu comme le lecteur, mais avez-vous une idée de combien de livres vous allez faire avec lui ? Ou déciderez-vous ça au fur et à mesure des livres que vous écrivez ?
Je n'ai pas de nombre précis et je n'en vois pas le bout aujourd'hui. En ce moment, j'écris le neuvième livre avec lui. Il y a les deux premiers qui n'ont pas été traduits en français, ensuite "La Cité des Jarres", "La femme en vert", "La voix, l'homme du lac", "La cité (ou peut-être la ville) de l'hiver" (2009 en France), "Hypothermie" (2010) et j'écris donc le neuvième. Je suis sur qu'il y en aura d'autres.
Vous voyez-vous écrire des livres sans Erlendur et se passant, pourquoi pas, ailleurs qu'en Islande ?
[Eric Boury nous prévient gentiment que ça a déjà été fait (histoire qu'on ait l'air moins bête)... mais nous ne le savions pas vu que ça n'a pas été traduit en France. Et Arnaldur Indridason nous en dit un peu plus...]
Oui, trois livres sans Erlendur "Opération Napoléon", qui se passe pendant la seconde guerre mondiale. Un sur une histoire d'une femme fatale, et un qui s'appelle "Le manuscrit royal", qui traite du plus précieux des manuscrits que possèdent les Islandais. En fait, dans ces trois livres, Erlendur est quand même un peu présent, un peu comme Hitchcock apparaissant dans ses films.
On découvre donc l'Islande dans vos livres, en particulier l'envers du décor, alors forcez-vous le trait pour obéir à des codes polar ou l'Islande est-elle si horrible que ça ?
Ce n'est pas horrible, nous dit Eric Boury...
Horrible n'est peut-être pas le bon adjectif... La question est plus comment voir l'Islande aujourd'hui : comme celle décrite dans les polars ou celle des guides de voyage ?
L'Islande est un pays tout à fait bien, tout à fait sympa, et c'est très sympa que d'y habiter. Comme tous les pays européens, l'Islande en a toutes les qualités et tous les défauts... sauf que le climat est quelque plus rude. Je n'ai pas l'impression d'écrire directement des choses négatives sur mon pays
... Non, non, ce n'est pas négatif... mais ce n'est pas très gai...
Evidemment, dans mes livres, l'image donnée est toute autre que celle que les touristes peuvent avoir. Et je me suis rendu compte que l a conception que se font les touristes de l'Islande est très datée. Beaucoup d'étrangers pensent que l'Islande est un peu comme un endroit saint, sacré, au milieu de l'Atlantique nord, mais c'est tout aussi banal que cela peut l'être [rires]. C'est un très beau pays et tout ça, mais la vie quotidienne, c'est la vie quotidienne...
... la vie est triste partout...
oui, c'est à la fois triste mais aussi joyeux.
Dans vos livres on découvre l'Islande, et il y a aussi un fort rapport à l'Histoire. C'est quelque chose qui vous passionne ? C'est l'Histoire de votre pays que vous voulez nous raconter ?
J'ai un diplôme d'Histoire, donc je m'y intéresse beaucoup. J'aime beaucoup retourner dans le temps pour en extirper quelque chose que je vais ramener dans le présent. Je m'intéresse beaucoup au concept de temps lui-même, de passage du temps. Le temps, évidemment, a une force de destruction absolument énorme - déjà, on meurt tous parce que le temps passe [rires] - c'est le pire des meurtriers. Mais s'il a un côté destructeur, il a aussi un côté constructeur. Et ce concept de temps me passionne, la façon dont il passe, la façon dont il change et définit nos vies, la façon dont on est capable de regarder en arrière et se projeter en avant. C'est la raison pour laquelle je suis amené à beaucoup regarder en arrière pour écrire mes romans
Et pour finir, car nous sommes pris par le temps... [rires] on est en plein dedans... En France on va bientôt découvrir le premier film tiré d'un de vos livres, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Je n'ai pas touché au film. J'ai dit au réalisateur "c'est ton problème, tu fais de cette histoire ce que tu veux". Je crois que j'ai eu parfaitement raison car son film est vraiment très bien. Et le réalisateur a vue en l'adaptant, certains côtés de l'histoire que même moi je n'avais pas vu. J'espère que les français l'apprécieront. Le film a très bien marché dans le pays d'origine d'Erlendur. Et les gens ont été plutôt satisfaits dans l'ensemble.
Merci beaucoup
Merci à vous et désolé de devoir m'éclipser aussi vite.
Cette interview a été réalisée en avril 2008, à Lyon, au festival Quai du polar, dans le speed, et la cohue. Une interview entre deux interview, débats et séance photo pour Arnaldur Indridason, sans le temps pour tout faire précisément et complètement, dans un bout de couloir bruyant (n'ayant pas de retour casque, je n'étais même pas sur de pouvoir ensuite la réécouter pour la retranscrire), interview commencée en anglais et traduite par votre serviteur, heureusement très vite relayé par Eric Boury en Islandais. Merci à eux d'avoir gardé calme et patience dans ces conditions pitoyables.
Eric Boury étant resté quelques instants avec nous ensuite, il nous a paru intéressant d'échanger quelques mots sur la traduction et le style islandais.
Pouvez-vous nous dire comment se passe la traduction des livres d'Arnaldur Indridason?
C'est à la fois simple et compliqué. L'Islandais est une langue très concrète qui supporte très bien la répétition et des tas de choses que ne supporte pas le français. Elle supporte des phrases avec sujet/verbe/complément, dix à la suite, c'est peut-être un peu monotone, mais cela ne choque pas un islandais tant que ça... un français ne pourrait pas le supporter et on est obligés très souvent dans la traduction de lier deux à trois phrases de façon à donner un peu plus de fluidité. Il ne faut pas aller trop loin non plus, ce serait trahir le texte puisque en fait on est obligés de garder quelque chose qui ne soit pas trop fluide, tout simplement. C'est bien qu'on sente que l'auteur est sur la réserve, qu'il n'en dit pas trop, qu'il ne fait pas de longues descriptions ou des choses comme ça, car il ne fait pas ça.
Quand vous travaillez comme ça, je présume que vous avez besoin de discuter avec l'auteur de certains points, d'un autre côté comme la langue a l'air d'être assez basique, vous ne devez pas souvent buter sur des phrases et l'appeler pour savoir de quoi il retourne.
Non. Ça m'est arrivé quelques fois d'appeler des auteurs Islandais, mais pas Arnaldur car Arnaldur, en fait, on voit comment faire. Evidemment, on pourrait traduire peut-être différemment, mais ça risquerait d'avoir un style extrêmement sec, extrêmement heurté et ça n'irait pas, tout simplement. En tous cas pas dans un roman policier. On doit traduire un style extrêmement heurté si c'est un effet de style. Si ce n'est pas un effet de style, on est obligé de traduire un style fluide. Car quand on le lit en Islandais c'est quelque chose qui se lit de façon extrêmement fluide donc il n'y a aucune raison pour qu'en français cela devienne quelque chose de complètement heurté. Il faut essayer que ce soit quelque chose de pas trop heurté.Maintenant, effectivement, par moments, ça l'est quand même un petit peu, mais c'est aussi pour garder quelque chose. Car le traducteur est un négociateur, il passe son temps à faire de la négociation entre la langue source, qu'il connaît bien et la langue cible, qu'il connaît encore mieux, normalement, et voir jusqu'à quel point la langue cible peut accepter des choses. Alors évidemment, quelque fois, le traducteur peut aller trop loin, et même ne pas s'en rendre compte : forcer sa lange à accepter des choses que normalement elle n'accepterait pas. Il y a des relecteurs pour ça, heureusement, dans les maisons d'édition, il y a le traducteur aussi qui relit sa traduction au moins trois fois - en tous cas pour moi - avant de l'envoyer.
Vous dites qu'il y a des relecteurs, c'est-à-dire des gens qui maîtrisent les deux langues et lisent l'original et votre traduction?
Non, non, non... Ils lisent le texte français. Il y a un moment où il ne faut lire que le texte français. Une fois qu'on a tout vérifié, qu'on a vérifié qu'on a tout traduit, qu'on a pas oublié de lignes, qu'on a pas oublié de paragraphes, qu'on a pas oublié de mots - car ça, ça arrive facilement - il faut se détacher du texte islandais et essayer de conceptualiser les choses. Il y a des moments par exemple, ou tel personnage va dire telle chose et en français on va essayer de le traduire grosso modo de façon littérale et ça devient complètement ridicule, alors que ça ne l'est pas dans l'autre langue. Il faut alors simplement lui faire dire ce que dirait un Français dans cette situation. C'est-à-dire que c'est tout sauf de la traduction littérale, évidemment.
Et bien merci beaucoup pour ces précisions sur ce travail toujours autant impressionnant.
Tous les livres d'Arnaldur Indridason sont traduits par Eric Boury, publiés chez Métailié et repris en poche chez Points.
Les photos illustrant l'interview sont extraites du site de l'office de tourisme de Reykjavik et du site Toute l'Islande
Tous droits réservés, reproduction même partielle interdite.