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Interview Régis DESCOTT

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PAVILLON 38 - REGIS DESCOTT

PAVILLON 38

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CAIN ET ADELE

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OBSCURA - REGIS DESCOTT

OBSCURA

Changement d’époque pour Régis Descott qui continue néanmoins à explorer la foli...

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Régis Descott, en faisant des recherches sur vous on n'arrive pas à grand chose "ancien journaliste... aime la peinture... lit Shantaram dans l'avion...". Vous pouvez nous en dire plus sur vous ?
Si je lis Shantaram dans l'avion, c'est parce que je prépare un voyage de deux mois en Inde dans le cadre d'une mission Stendhal, en vue de l'écriture d'un prochain roman, et que je ne m'intéresse en ce moment qu'à la littérature « indienne ». Quant au reste, je n'ai jamais jugé très intéressant de m'étendre sur moi-même. C'est dans mes livres que je me dévoile, mais de façon déguisée, dans certains personnages. Une seule chose : depuis Pavillon 38 j'ai la chance de pouvoir me consacrer à l'écriture, après une très longue période d'attente. Pourvu que ça dure...

Qu'est-ce qui vous a poussé à l'écriture de Pavillon 38 ? Et pourquoi avoir fait toutes ces recherches ?
La rencontre d'une psychiatre, le docteur Bodon-Bruzel qui à l'époque était responsable du Pavillon 38 justement, le pavillon des entrants à l'Unité pour Malades Difficiles Henri Colin, à Villejuif. Grâce à elle j'ai eu accès à cet univers très fermé, à un personnel extrêmement compétent et à toute une littérature passionnante. Les recherches se sont faites naturellement, et comme j'avais décidé d'avoir pour personnage principal une psychiatre, directement inspirée du docteur Bodon-Bruzel, il n'était pas concevable de ne pas me documenter, d'écrire sans avoir acquis quelques notions psychiatriques.
D'une manière générale, les recherches font partie intégrante de mon travail, elles me permettent d'asseoir mes intrigues sur une base concrète et d'enrichir mes idées. Je trouve intéressant que le travail d'imagination que représente l'écriture d'un roman soit ancré dans une certaine réalité.

Dans ce livre vous tJerome Bosch - La guerison de la folie (1475-1480)ravaillez sur la folie, avec une belle phrase "Une première mort en quelque sorte, dans un monde dominé par la raison"... la folie, un réservoir infini pour écrire des polars, non ?
J'ai en effet eu l'impression de tomber sur une mine en découvrant cet univers. D'un autre côté, il faut qu'il y ait un minimum de contrôle et de cohérence dans cette folie, sinon le roman devient plus compliqué. D'où l'intérêt suscité par le personnage du psychopathe dont la folie est généralement très organisée, au point qu'il est considéré par la loi comme responsable de ses actes, contrairement au schizophrène, par exemple.
Mais à propos du monde dominé par la raison, ce n'est hélas pas toujours le cas...

 D'un autre côté, il y a la bêtise : "Un jour on réalisera qu'il y a quelque chose de bien plus dangereux que la folie, parce que beaucoup plus partagé, fait-elle les dents serrées, c'est la bêtise"... tristement plus partagé, non ?
La bêtise ou la cupidité, qui à mon sens est une forme de bêtise, sont certainement responsables de bien des maux. Mais je me garderais bien de porter quelque jugement que ce soit ! A ce propos, j'adhère tout à fait à la devise de Simenon : Comprendre et ne pas juger. Un bon programme pour un romancier. Comprendre est souvent passionnant. Je laisse à ceux qui s'en sentent capables le soin de juger.

Vous mettez en scène le Docteur Suzanne Lohmann, femme dont vous dites vous être inspiré directement d'une des psychiatres de l'Unité pour malades difficiles Henri Colin à Villejuif... Comment cela s'est-il fait et pour elle... et pour vous...
Au départ je n'avais aucune idée arrêtée concernant mon personnage principal, mais en découvrant le docteur Magali Bodon-Bruzel dans son univers professionnel, j'ai trouvé intéressant le contraste entre cette femme très féminine, plutôt petite de taille, physiquement d'apparence assez fragile, et ses patients, dans l'ensemble considérés comme très dangereux et difficilement contrôlables. Bien entendu elle est secondée par des infirmiers capables de maîtriser ces patients, mais sur le plan romanesque cela m'a paru intéressant à exploiter. Sachant que ma psychiatre ne serait pas toujours protégée par ces infirmiers, dans le cadre rassurant de l'hôpital, et qu'elle allait à un moment se retrouver seule face au tueur en série psychopathe, avec pour seuls atouts son intelligence et son expérience professionnelle.
Une fois le manuscrit terminé je le lui ai fait lire, et j'ai eu la chance qu'elle ne trouve rien à y redire. Je parle de chance parce que d'autres à sa place auraient été plus tatillons.

En la regardant travailler vous êtes-vous aussi dit "Comment cette femme au profil si fin et d'un abord si séduisant peut-elle ne s'animer que pour ce genre de déviance ?"
Il s'agit là d'une phrase tirée du roman, avec tout ce que les situations peuvent comporter d'exceptionnel, voire d'outré. Je ne me suis donc pas dit exactement ça. Mais il est vrai que le personnel médical oeuvrant en milieu psychiatrique est en permanence confronté à la maladie mentale, avec ce qu'elle peut comporter de violence ou de déviance, et que pour quelqu'un d'extérieur, c'est assez impressionnant.

Régis Descott Pavillon 38En parlant de cette dame - et plus légèrement - vous n'aimez pas son mari pour lui faire vivre ce qui lui arrive ?
Son mari non plus ne m'en a pas voulu, même si en effet dans le roman je réserve à celui de ma psychiatre un sort assez terrifiant ! Mais pour le coup, le personnage de Gilbert Lohmann ne ressemble ni de près ni de loin au mari du docteur Bodon-Bruzel.

Ce livre est sorti en pleine actualité "brûlante", vous pouvez nous le replacer dans son triste contexte historique...
Le drame de Pau. Une aide-soignante, Lucette Gariod, et une infirmière, Chantal Klimaszewski, ont été sauvagement assassinées tandis qu'elles étaient en service à l'hôpital psychiatrique dans la nuit du 17 au 18 décembre 2004. Quelques semaines plus tard, on arrêtait le coupable, un ancien patient de l'hôpital déclaré depuis irresponsable de ses actes. Un drame qui a mis en lumière le problème de la prise en charge de ces patients, et dont Pavillon 38, sorti juste à ce moment, a profité, puisqu'il traite ces questions...

Et, avec le grand répressif côté gouvernement "On libère bien des fous dangereux", il est toujours d'actualité, non ?
Tous les mois ou presque on assiste au « dérapage » d'un patient ancien pensionnaire d'un hôpital psychiatrique. Tragique actualité... Mais les solutions ne semblent pas si simples à mettre en œuvre.

Le livre est en passe d'être adapté au cinéma, comment cela s'est-il fait ?
Jean-Christophe Barret, producteur indépendant, a très vite lu le livre et manifesté son intérêt. Il se trouve qu'il avait coproduit La Marche de l'Empereur, sorti en salles le même jour que Pavillon 38 en librairie, dont le succès lui a donné les moyens de réserver les droits audiovisuels et de développer le projet.

Y prenez-vous part ?
J'ai participé à l'écriture du scénario, avec Simon Brook qui devrait réaliser le film lorsqu'il entrera en phase de production. Une forme d'écriture qui n'a rien à voir avec le roman.

Régis Descott Caïn & Adèle On retrouve le Docteur Lohmann (et l'Anaconda) dans votre deuxième polar "Caïn et Adèle"... En finissant "Pavillon 38" pensiez-vous faire une suite ? Qu'est-ce qui vous a poussé à le faire ?
Je n'en avais pas fini avec le docteur Lohmann qui me semble toujours un personnage intéressant, ni avec la folie. En ce qui concerne la psychiatre, j'avais envie de la suivre après les épreuves qu'elle avait traversées dans Pavillon 38, essayer d'imaginer comment une femme pouvait réagir et réorganiser son existence après un tel traumatisme. J'avais aussi envie de creuser le personnage de l'Anaconda, de présenter le psychopathe sous un angle moins caricatural que ce qu'on voit trop souvent.
En ce qui concerne la folie, je n'en ai toujours pas terminé avec ce sujet. Elle se manifeste sous tellement de formes...

Là vous abordez des choses différentes avec la gémellité : alors quel a été le point de départ, encore de nombreuses recherches ?
Encore de nombreuses recherches oui ! Et une interview de Polanski à propos de Chinatown dans laquelle il expliquait son ambition, en partant d'une situation donnée, de pousser les ressorts dramatiques au maximum. En l'occurrence l'idée de la gémellité est venue après celle du transsexualisme qui m'a intéressé.

Et ce roman-ci est plus documenté sur les techniques policières, vous avez bossé avec des flics ?
Avec un chef du groupe de la Brigade Criminelle au 36 quai des Orfèvres, qui m'a éclairé sur l'organisation d'une enquête et la répartition du travail au sein d'un groupe. Et avec un capitaine de gendarmerie, technicien en identification criminelle à Rennes, qui m'a été très utile pour l'aspect police scientifique.

En parlant de ça, une collègue de Steiner qui traquant les tueurs se dit "Même les assassins au fait des dernières techniques de la police scientifique, qui pensent effacer toutes les traces derrière eux, laissent un souvenir"... heureusement car si les tueurs sont très intelligents (l'idéal pour le polar), il faut bien que les flics arrivent à les attraper pour les romanciers, non ?
Mais je pense qu'il en sera toujours ainsi ! J'aime aussi l'idée - peut-être romanesque, j'en conviens - qu'un acte aussi grave et lourd qu'un meurtre ne puisse laisser aucune trace. Cela dit, la proportion des assassinats non élucidés demeure assez élevée, alors...

Red Dragon Le début (mais on s'en débarrasse très vite) fait assez "Hannibal Lecter" avec la bête qui s'échappe... quand j'écris ça, c'est une référence qui vous plaît ou qui vous gêne ?
Avec Dragon rouge et Le Silence des agneaux Thomas Harris a frappé un très grand coup et défriché le champ de toute une littérature « psychopathique ». Je me souviens encore des délicieux frissons provoqués par la lecture de Dragon Rouge. La référence ne peut donc me gêner. L'idée n'est cependant pas de coller à un auteur, mais au contraire de s'en détacher.

Le Docteur Mangin pense à propos de l'Anaconda "Les gens veulent comprendre ce qui entraine un homme si loin dans l'horreur ; et comment il a pu agir aussi longtemps sans être inquiété"... vous aussi à travers ces deux livres et vos analyses de la folie vous cherchez à comprendre ?
Comprendre ce qui a priori n'est pas compréhensible, ce qui défie l'entendement. Quand on se penche sur l'histoire de ces tueurs en série, sur leur enfance, on retrouve toujours le même genre de schémas, ce qui à la longue en devient presque lassant et annihile totalement la part de mystère entourant ces êtres, et de ce fait réduit à néant l'intérêt qu'ils pouvaient représenter. Je trouve qu'il y a souvent une part de complaisance assez déplaisante dans l'analyse de ces psychopathes, et j'ai fini par m'en détacher et m'éloigner de cet univers.

Le Commandant Steiner qui se pose aussi des questions face à la folie, rêve d'un monde sans homicides pour finir par se dire "Rêve absurde : la nature humaine ne se satisferait pas d'un monde parfait"... mais pourquoi ?
Parce que je crains hélas que l'homme ne soit pas bon. Au risque d'en décevoir certains...

La fin est assez ouverte et même si on ne retrouve pas le docteur Lohmann dans votre troisième livre, on se dit que, peut-être, n'en avez-vous pas fini avec elle ?
J'avais envie de passer à autre chose, mais je n'ai sans doute pas dit mon dernier mot à son sujet. Peut-être la ferai-je évoluer dans le temps, jusqu'à en faire une psychiatre âgée et revenue de tout, une sorte de sage à qui l'on fait appel dans des situations extraordinaires.

Changement d'époque avec "Obscura"

Régis Descott ObscuraAlors, je vous ai entendu en parler dans un débat, mais pourriez-vous nous dire quelle a été la genèse du livre et comment sont nés les personnages ?
L'origine d'Obscura vient des recherches effectuées pour mes deux précédents romans, et notamment de la lecture de certains textes écrits par des aliénistes du XIXe siècle comme Pinel et Esquirol. La finesse de leurs observations et analyses m'a donné envie de me pencher sur cette période fascinante. Très vite j'ai eu envie d'écrire un roman à l'atmosphère lourde, avec une ambiance à la Jack l'Eventreur.
Comme cette période correspond à l'impressionnisme, j'ai pensé à un tueur artiste, un individu assez évolué, mais dégénéré, ayant recours au crime pour créer. Il s'agit d'une sorte d'allégorie où se trouvent mêlées création artistique et folie homicide.
Face à un tel individu, il me fallait un personnage en contact avec les victimes - des prostituées - et amateur de peinture. J'ai donc eu l'idée du docteur Corbel, médecin des pauvres et fils d'un marchand de couleurs.

Une fois de plus, on sent qu'il y a eu un gros travail de recherches, non ? Et écrire sur le Paris du 19è vous a-t-il demandé beaucoup plus de travail que pour vos deux livres précédents ?
Ayant beaucoup lu les auteurs du XIXe siècle, c'est une période que je connais pas mal. Mais j'avais vraiment envie de réussir cette reconstitution historique, d'immerger le lecteur dans cette époque. Alors il a en effet fallu que je me documente, que je lise ou relise certains textes pour être capable de retrouver l'esprit du siècle, notamment grâce au langage, au vocabulaire et à certaines tournures de phrases.
En plus, il a fallu que je me documente sur la peinture, l'œuvre de Manet, la prostitution, la police, et surtout la médecine, la vie quotidienne d'un généraliste et les grandes maladies comme la syphilis et la tuberculose, si meurtrières à l'époque.

Il y a en plus les contraintes techniques pour l'enquête : beaucoup moins développées qu'aujourd'hui, pas d'ordinateurs ni téléphones portables... un calvaire pour enquêter, non ?
La police a toujours travaillé sur la base de renseignements, les indics étaient un maillon crucial de la chaîne de l'enquête. Et puis cette époque correspond à l'apparition de Bertillon qui va révolutionner les méthodes policières.

On voit le père du Dr Corbel, qui vend des pigments et qui à travers ses questions sur les couleurs, sur la peinture cherche comment "reproduire telle nuance ou telle teinte sur la toile"... vous, c'est la même chose avec les mots, non ?
Essayer de trouver une écriture en adéquation avec le sujet et l'univers, cela me semble une nécessité pour atteindre une certaine cohérence et pour entraîner le lecteur. C'est la raison pour laquelle je me suis attaché à décrire le phénomène de la décomposition cadavérique avec les termes de l'époque, ou certaines affections cutanées liées à la syphilis avec ce langage imagé que les médecins utilisaient au XIXe siècle.

Manet Déjeuner sur l'herbeOn y sent votre intérêt pour la passion et il y a une belle phrase sur Manet "l'illustration parfaite de l'artiste qui dérange, parce qu'étant le seul véritable aristocrate au sein de la démocratie, dans cette société grisée par le progrès, industrieuse et mercantile, à la marche trop rapide à ses yeux." Un siècle plus tard le monde est le même, mais les artistes ?
Les artistes restent les artistes, et ceci quelle que soit l'époque. Les vrais artistes ont toujours été, et seront toujours les mêmes, non ? C'est-à-dire, entre autres, d'une indépendance d'esprit farouche et plus préoccupés par leur travail que par toute considération d'ordre matériel ou social.

Sans reprendre les passages - les gens liront le livre - Corbel repense à ses études et au discours de remise de Doctorat où il eu le droit à la comparaison entre le médecin et l'artiste et ensuite entre médecin et ingénieur... ce dernier texte est atterrant, c'est de vous ou fait-il partie des nombreuses pépites exhumées pendant vos recherches ?
Il n'est surtout pas de moi. C'est ça qui est beau et qui illustre à merveille un certain esprit, qui n'est pas mort ! L'homme réduit à l'état de marchandise. Cherchez bien...

Je n'ai pas fait trop de recherches - honte à moi - mais a-t-il existé des cas célèbres de "scène de crime tableau" ?
A ma connaissance non, encore que d'après certains, le Dalhia Noir, dont James Ellroy a tiré ce magnifique roman éponyme, serait une variation autour du Violon d'Ingres, la photographie de Man Ray. C'est-à-dire que l'assassin se serait inspiré de cette célèbre photo dans la mise en scène de son crime.
Ce qui était courant, et qui m'a inspiré cette idée de reconstitution macabre de tableaux, c'était des tableaux vivants, divertissement consistant à reconstituer le plus fidèlement possible des tableaux avec des acteurs improvisés. Zola l'évoque dans La Curée.

Et pour finir, question classique : sur quoi travaillez-vous aujourd'hui ?
Alors j'ai donc quitté l'univers des tueurs en série pour celui de l'expérimentation médicale, où la folie est beaucoup plus inquiétante et peut-être beaucoup plus lourde de conséquences...

Des choses à rajouter ?
Nada !

Merci bien

Interview réalisée par mail en 2010 par Christophe Dupuis

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