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Interview MARC DE GOUVENAIN

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Marc de Gouvenain, vous éditez depuis longtemps mais ce sont vos premiers pas dans le polar, pourriez-vous vous présenter ?
Pour résumer, je crois que - outre le fait que mes grands-parents étaient libraires - de nombreux voyages ont déterminé ma vie. La Suède dès 17 ans, pays où j'ai fini par m'établir et commencer à traduire. Puis 7 ans en Afrique. La traduction ne suffisant pas à nourrir son homme, j'ai fait un tas de boulots dont accompagnateur de trekkings d'aventure. Résultat progressif : de la traduction du suédois et du conseil éditorial, je suis passé à la fonction de responsable du domaine scandinave chez Actes Sud dès 1984, puis de la série (Terres d')Aventure, puis de la série Antipodes (littérature du Pacifique sud), toujours chez Actes Sud, et me suis chargé d'éditer quelques beaux livres ou livres illustrés. Je suis par ailleurs moi-même auteur de quelques livres (le dernier étant le témoin des salomon, qui sort en France en janvier 2008, publié par Au Vent des Iles, éditeur à Tahiti).

Comment est née la collection « Actes Noirs » ? Vous un des traducteurs (d'ailleurs, comment fait-on pour traduire à quatre mains ?) de Stieg Larsson, la trilogie serait-elle le point de départ de la collection ?
L'idée de rassembler les quelques noirs/polars étrangers déjà publiés par Actes Sud tournait depuis longtemps (garcia Rosa, Kerstin Ekman... et diverses tentatives au fil des ans, comme Polar Sud au début des années 90 si je me souviens bien). La relance de Babel Noir par Nelly Bernard en 2005, série d'inédits français, rendait encore plus nécessaire une collection polars du monde entier. J'ai entendu parler de Millenium en Suède fin 2005 avant sa parution là-bas. L'importance du livre nous a décidé à démarrer Actes Noirs. Depuis longtemps j'avais des contacts avec éditeurs et agents d'un peu partout dans le monde, vu passer entre mes mains divers polars... Actes Sud m'a confié la direction de cette nouvelle série.
Lena Grumbach et moi-même traduisons ensemble depuis le début des années 70 et nous en sommes actuellement à plus de cent titres d'auteurs littéraires suédois ou norvégiens pour la plupart contemporains. Nous avons eu le temps de rôder nos méthodes depuis longtemps.

En parlant de traduction, je ne parle pas suédois, mais j'ai l'impression que les titres originaux sont bien moins longs que les titres français... Me tromperai-je ?
La traduction en français a démarré bien avant la publication en Suède de Millenium, et nous avons travaillé sur les premiers titres proposés par Larsson, titres qui n'ont pas forcément été conservés en Suède ; de même que tous les pays qui ont publié ou s'apprêtent à publier ne fonctionnent pas forcément avec des titres identiques, ce qui est parfaitement normal, sans être obligatoire pour autant quand on passe d'une langue/culture à une autre.


STIEG LARSSON MILLENIUMCette trilogie est un véritable phénomène éditorial aujourd'hui. J'ai le souvenir que lorsque le premier tome est sorti en 2006, le dossier de presse indiquait un beau succès en Suède, mais pensiez-vous que cela deviendrait une telle folie ?
Ni la maison d'édition Norstedts en Suède ni moi en France et d'autres des premiers éditeurs (Allemagne, Norvège) ne pensions à un tel engouement. J'avais par contre une certitude : c'était un excellent livre, j'avais été scotché en le lisant, pourquoi pas d'autres lecteurs ?

Vous me direz que pour le dernier tome, Actes Sud a mis le paquet question pub, j'ai le souvenir de panneaux 4x3 dans le métro parisien, ce qui est quand même assez rare pour des livres... ça doit faire plaisir, non ?
La campagne publicitaire a été lancée quand nous avons compris que les lecteurs et les libraires appréciaient Millenium, parlaient de drogue, d'addiction etc... ce que nous avions ressenti en interne aussi. Une bonne nouvelle directrice commerciale a su mettre le turbo à la machine au bon moment. Le plus étonnant est que nous soyons passés d'un relatif silence des médias sur Millenium (les pauvres attachées de presse se bagarraient pour essayer de le faire lire. Je note que l'Ours polar n'avait pas raté Millenium à ses débuts, bravo) à un brusque engouement sur le mode : Comment fait-on un best-seller ?

Pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas Millenium - il en reste -, que leur diriez-vous pour les convaincre de se lancer dans ces 2000 pages haletantes ?
Bien au-delà du thriller, Millenium est une véritable comédie humaine de notre temps, valable dans tous les pays occidentaux, foisonnante de personnages vrais, de situations efficaces parce que présentes dans notre société. Ajouter à cela une écriture vive, emportante et deux personnages principaux à craquer. Dévorer sans modération n'est même pas à prescrire, ça fonctionne tout seul.

Et la question à 1000 euros : alors reste-t-il des inédits dans l'ordinateur de feu Stieg Larsson?
Stieg Larsson a lui même écrit qu'il prévoyait dix volumes et qu'il avait commencé l'écriture du quatrième. On peut supposer qu'il y avait, soit dans des carnets de notes soit compte tenu du personnage (rédac chef d'une revue) dans son ordinateur, au moins un synopsis général, un cadre événementiel pour un ou deux tomes de plus... etc. Le problème actuel est le différent, devant justice, entre un frère et un père héritiers (mais avec lesquels apparemmemnt Stieg Larsson avait peu de contacts) et une femme qui fut durant trente ans la compagne de Stieg Larsson mais non mariée avec lui. Que je sache aujourd'hui, début 2008, l'affaire n'a pas été jugée et l'ordinateur doit être une pièce intouchable.


LAST DRINKSMais la collection ne se résume pas qu'à ces trois livres, on y trouve des polars du monde entier, que vous publiez en grand, ou moyen format, mais la différence de taille ne change pas grand chose au prix (exemple, Millenium T1, 576 pages grand format 22,80 € et Cornelia Read, 510 pages moyen format 23,80 €), « étonnant, non ? » comme disait Pierre Desproges.
Actes Noirs compte aujourd'hui onze titres, effectivement variés dans leur provenance (Botswana, Turqui, Allemagne, Inde, Brésil, Australie et Suède bien sûr). Le rythme de publication sera de six à huit titres par an. Sont prévus pour 2008 des titres en provenance des USA (Theresa Schwegel, Ruth Fransisco), de Suède (Camilla Läckberg), du Japon (Masako Bando), d'Espagne (José Luis Munoz)...
Les deux formats s'imposaient : on ne peut pas avoir le même pour un 400,000 signes ou un 1,300,000 signes. Les prix ? vaste débat dans lequel entrent les paramètres coût du papier, de la fab, frais généraux, estimations de vente...

Sans passer entièrement au crible le catalogue, regardons quelques titres :

Un des livres qui m'a le plus marqué cette année est « Derniers verres » de l'australien Andrew Mc Gahan, et vous ?
Merci, c'est pour moi le meilleur de la collection, même si bien sûr j'adore les évolutions de Lisbeth Salander dans Millenium. A la première lecture, Last Drinks m'a bluffé par son côté suintant d'alcool. L'alcool, un thème battu et rebattu dans les polars, mais là repris de façon magistrale. J'apprécie aussi la « politisation » de McGahan, que je suis dans la série Antipodes, avec Terres noires, terres blanches, qui paraît en février 2008, et dont je viens d'acheter Underground, un thriller d'anticipation politique à faire peur.

Et l'année dernière c'était, « Les cris de l'innocente » de Unity Dow. Avez-vous rencontré cette femme au parcours singulier ?
Non, je n'ai pas rencontré Unity. Je la connais par ses éditrices australiennes interposées. J'ai trouvé son livre chez Spinifex, maison d'édition australienne engagée féministe, que je connaissais via Antipodes.

En quatrième de couverture est indiqué qu'elle a écrit deux romans, seront-ils traduits chez Actes Sud ?
Il s'agit de deux romans style desciption de la vie, familles, conditions sociales etc... au Botswana, mais qui n'entreraient pas dans une série polar. On peut dire que Les cris de l'innocente était aussi un tableau de cette société, mais dans ses aspects les plus tragiques.

Ce livre date de 2006, savez-vous si elle pense écrire un autre polar ?
Pas que je sache.

Votre catalogue est décidément très éclectique car on y rencontre aussi le turc Mehmet Murat Somer - Podyumr avec « On a tué bisou ! » qui se passe dans le milieu des travestis turcs. Comment avez-vous découvert ce livre (pour les livres traduits en anglais, c'est plus facile, mais là, le turc...) et quel a été l'accueil du public et de la presse ?
Mon boulot d'éditeur fouinant depuis des années dans les catalogues étrangers, ayant établi des contacts avec des éditeurs, des agents, des traducteurs, toujours à l'écoute d'antennes diverses... a trouvé là sa justification. Pas grand chose côté presse et public.

Ce livre fait partie d'une série (d'ailleurs pourquoi ce changement du titre ?) les autres sont-ils aussi bons et si oui, comptez-vous les publier ?
La série turque est titrée littéralement Meurtre de... Meurtre de... etc, qui n'est pas très beau. J'envisageais On a tué... On a tué... Choix personnel qui vaut ce qu'il vaut. Un autre éditeur français a acheté les droits des titres suivants, j'hésitais après avoir lu des pages du deuxième titre.

Changement radical avec le brésilien Tony Bellotto et « Bellini et le démon ». Lorsqu'on pose la question à Bellini de savoir ce qui l'attire dans son métier, il répond "l'ambiance". Et vous, est-ce l'ambiance du livre qui vous a plu ? et en général, qu'est-ce qui vous attire le plus dans les livres que vous publiez
Je suis éditeur, je ne pense pas qu'à mes dadas personnels mais aux lecteurs auxquels je me dois de proposer un éventail. Cela dit, je peux privilégier ou limiter dans un plus vaste éventail. Sans être mégalo, ce serait plus aux autres de définir ma personnalité à travers mes choix qu'à moi de la théoriser.

Pour la rentrée 2008, on y voit un Indien (qui d'ailleurs dans la préface - je n'ai pas eu le temps d'en lire plus - remercie l'équipe d'Actes Sud... avez-vous fait un travail particulier avec lui?), une Allemande... que nous réservez-vous encore ?
Flashpoint, de Mainak Dhar est pour le coup (voir ci-dessus) un total choix personnel, plus même : une recherche. Je suis (voir tous mes voyages) un grand intéressé par la politique et la géopolitique internationales. Je pensais aux poudrières du monde, à l'Asie, à l'Inde et au Pakistan, je voulais un titre sur ça, et si possible écrit par quelqu'un de là-bas. J'ai passé deux jours sur internet, suis allé sur des forums de discussion politiques en Inde et un moment suis tombé sur un blogueur écrivant « c'est comme dans le livre de Mainak Dhar », nouvelles recherches, jusqu'à apprendre qu'un petit éditeur américain style guerres et batailles avait publié le livre. Contact, mais pas de réponse des States. Nouvelle recherche, jusqu'à tomber sur Mainak Dhar en personne qui m'a envoyé son livre en pdf. Bon contact par mails, Actes Sud gère maintenant les droits internationaux de son livre. Il est fort aimable de nous remercier. Nous devons nous voir un de ces jours.
Pour ce qui concerne La ferme du crime, de Andrea Maria Schenkel, je me disais dès le départ qu'il fallait, sans les exclure, se démarquer un peu des anglo-saxons. A notre époque de surinfo étatsunienne, l'Allemagne fait presque plus exotique que les USA. J'avais déjà pris Tannöd (La ferme du crime) quand elle est devenue la favorite des libraires en Allemagne, a remporté des prix etc. Ça fait toujours plaisir de se dire qu'on n'a pas mal choisi.


Ces livres sortiront-il ensuite en poche (on pense évidemment à Babel Noir) pour toucher un nouveau lectorat ?
Bien sûr, ils sortiront en poche un jour ou l'autre, tous ou pas tous, et dans Babel Noir bien sûr. Derniers verres sort cette année, parce que Terres noires, terres blanches sort en roman et que cela ne peut qu'aider à faire connaître l'auteur. Pour le reste, c'est aussi ce qu'on appelle une politique éditoriale : quand, pourquoi, comment soutenir ? etc...


Avez-vous des choses à ajouter ?
Les questions étaient parfaites et m'ont donné l'occasion de m'exprimer. Je ne peux qu'être content que des spécialistes me donnent cette occasion. Bonnes lectures d'Actes Noirs, de Babel Noir et de quelques autres à tous. Ajouter ? que de très bons livres sont sortis chez d'autres éditeurs. Deux exemples récents : Out de Natsuo Kirino, Tokyo de Mo Hayder

Merci bien

Interview réalisée par mail en 2008 par Christophe Dupuis

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