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Interview Gianni PIROZZI

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LE QUARTIER DE LA FABRIQUE - GIANNI PIROZZI

LE QUARTIER DE LA FABRIQUE

Gianni Pirozzi prend son temps pour écrire ses romans mais ça en vaut la peine e...

9.00 €

HOTEL EUROPA - GIANNI PIROZZI

HOTEL EUROPA

Comme le dit si bien son éditeur "Giannni Pirozzi avait fait une entrée remarqué...

7.95 €

En guise d'introduction, ce livre est dédicacé à Nevenka Mitrovic "En souvenir des campements de nomades arpentés côte à côte, d'une amie et d'une confidente, de la fabuleuse dépositaire d'un pas qui n'existe plus, d'un continent de mosaïques englouti par la haine communautariste et les nationalismes meurtriers." Alors, d'où est parti ce livre ? D'une phrase telle que "C'est quoi qui t'a décidé à venir ? toi aussi t'es venu soulager ta conscience en armant les Kosovars ?"
En 2003, j'ai été embauché dans un Centre d'Accueil pour Demandeurs d'Asile. Une petite équipe de quatre types avec des trajectoires très différentes. Notre travail consistait à accueillir en urgence les familles de réfugiés à la rue, à les aider à déposer leur demande d'asile, à trouver des repères dans la société. On disposait d'une cinquantaine de chambres d'hôtel pour loger cent cinquante personnes. On vaccinait les petits, on scolarisait les enfants, on aidait les parents à recevoir les premiers soins. Les familles étaient essentiellement russophones, originaires du Caucase, d'ex-républiques d'Union Soviétique comme la Géorgie, l'Arménie, le Kazakhstan. Les réfugiés tchétchènes formaient le gros de la vague. Nevenka - à qui le livre est dédié - était notre interprète en russe et serbo-croate. Elle désamorçait toutes les situations. Le livre s'appuie beaucoup sur cette expérience de vie.

Kosovo © Yves Leresche A la fin, il est inscrit Montpellier, mars 2003 - Paris, juin 2008. Pfiou, 5 ans, ça paraît long, on se doute que vous ne faites pas qu'écrire, alors comment avez-vous géré cette période ? Et comment fait-on pour porter un livre pendant cinq ans ?
Je ne suis pas écrivain de métier, je suis avant tout travailleur social. Les livres passent après le travail et la vie perso. Je suis perfectionniste et je consacre beaucoup de temps à un roman. Il faut que les choses décrites soient vérifiées, testées, éprouvées - si possible de première main - avant de les écrire.
Un jour, je discutais avec Cesare Battisti - c'était à Rennes en 2002 -, on était chez des bourgeois qui trouvaient cela exotique d'inviter un ancien activiste. « Qu'est-ce que tu écris en ce moment ? » Je lui demande « Rien de particulier, Il me répond. Pour écrire des choses, il faut en vivre. » Depuis, les choses se sont accélérées autour de lui de façon terrifiante. Je pense souvent à lui. Sa formule résumait pour moi ce que doit être un travail d'écrivain.

A la fin toujours - ensuite on s'intéressera au milieu - de nombreux remerciements, dont "le petit peuple des demandeurs d'asile venus de l'Est, aux familles [...] rechapées du Kosovo, mes splendides ambassadrice en guenilles du peuple rom."... on se rapproche de la première question, à savoir quelles sont vos sources d'inspiration (la communauté rom est très présente dans vos livres) et quelles sont vos "sources" tout court...
Parmi les demandeurs d'asile accueillis à mon boulot, il y avait de nombreuses familles de Roms, des aristos du Kossovo, des tchergari venus de Bosnie. De gens qui vivaient aux lisières des villes, dans des friches industrielles, dans des conditions épouvantables. On s'efforçait de les reloger et de les faire entrer dans le cadre de la demande d'asile pour leur fournir un minimum de protection. Les uns après les autres, on s'est pris d'affection pour les Roms, même si cela restait très difficile de faire aboutir leur demande d'asile. Etre sans papier sur le territoire français, c'est une expérience terrible. Etre Rom et sans papier, c'est pire encore. De toutes les populations migrantes, ce sont les Roms qui cristallisent le plus de fantasmes : cambriolages, trafic et esclavage d'enfants, mendicité... Mes expériences de vie auprès d'eux m'ont apporté une toute autre vision. Si avec mon livre, je peux faire un peu évoluer les à priori négatifs, je serais content.

Vous êtes éduKosovo © Yves Lereschecateur, travaillez beaucoup avec les roms (exemple Craven et le terrain des gitans à Sète), il y a des personnages récurrents dans vos livres (ça c'est la question "source", déjà traitée), on pourrait se dire que pour vous changer du travail, vous aimeriez écrire des livres sur d'autres milieux, non ?
Non, c'est le travail social qui me fournit de la matière première pour l'écriture : les sans-papiers, les femmes battues, les adultes à la rue, les Roms. J'ai la chance d'être en contact du fait de mon métier avec des personnes rares et passionnantes. Mon diplôme de travailleur social, c'est un passeport pour explorer les marges. En ce qui me concerne, sans elles, il n'y a pas d'écriture possible.

C'est un roman extrêmement visuel, alors y étiez-vous à ce moment-là ? Et quel a été l'apport de Marc Boulet que vous remerciez à la fin ?
C'est vrai que le roman s'appuie essentiellement sur mes notes de voyage. J'ai pu visiter tous le pays que je décris, parfois en temps réel, parfois avec deux ou trois ans de décalage. J'ai aussi eu la chance d'être coopérant en Albanie juste après la guerre du Kossovo en 1999. Les bombardements se sont achevés en juin, j'ai débarqué à Tirana en juillet. Je suis aussitôt parti dans le sud, vers la frontière grecque pour un mois de coopération pour la fondation Soros. Le sens de l'accueil chez les Albanais reste un de mes plus beaux souvenirs. Le week-end, on partait avec un correspondant de l'OTAN en virée dans son 4XA. On se saoulait la gueule en écoutant crépiter les kalachnikovs dans les collines, on coursait les dauphins en allant se baigner. Dans les bars, les clients posaient sous notre nez leur pistolet sur le comptoir avant de commander un raki. Un climat à la fois dantesque, hospitalier et festif, je ne m'en suis jamais remis... Pour Marc Boulet, il m'a décrit des parties de l'Albanie et de la Macédoine qui je n'avais pas pu visiter.

Kosovo © Yves LerescheMême si vous n'êtes pas sponsorisé par les ministères du tourisme, vous faites des descriptions de paysages et de villes ("Bienvenue à Copsa Mica, vaste usine de traitement du charbon, l'endroit le plus pollué de Roumanie" - "Giurgigù, maintenant. Une silhouette sinistre de complexe industriel soufflé par un grand incendie") assez effroyables... une triste réalité ?
Oui et non. Le délabrement des lieux ne correspond pas à l'état d'esprit des habitants. J'ai toujours ressenti beaucoup de joie de vivre dans les pays pauvres, davantage que dans les sociétés occidentales. Les ados mal dans leur peau qui font la gueule, il n'y a qu'en France et dans les pays riches que j'ai vu ça... Paradoxalement, c'est en Albanie, dans le pays le plus pauvre d'Europe, que j'ai découvert le plus d'hospitalité, de tolérance et de sens de la fête.


D'ailleurs, votre livre est un véritable récit du désespoir... tant sur le parcours suivi (merci de nous en dire quelques mots) que sur les illusions que s'effondrent ("C'est le genre de guignols qu'on est venus dépanner"), non ?
C'est vrai que le roman n'est pas joyeux. J'aurais aimé que cela ressemble à un film de Kusturica mais je n'ai pas son talent.
En fait, les quatre protagonistes ont été marqués par le siège de Sarajevo, les charniers de Zepa ou de Srbrenica. Ils sont persuadés que le nationalisme serbe est une nouvelle forme de nazisme qui s'étend à l'est de l'Europe et qu'il faut venir en aide à ceux qui résistent en leur livrant des armes. Chemin faisant, ils vont être confrontés à une réalité beaucoup plus complexe, moins simpliste.
Cette prise de conscience, je l'ai également vécue en recueillant la parole des Roms qui fuyaient le Kossovo. Ce qu'ils fuyaient massivement, ce n'était pas Milosevic et l'armée serbe mais les violences de l'UCK puis les bombardements de l'OTAN. Ca donne à réfléchir.

Kosovo © Yves LerescheA la lecture du livre, d'entrée de jeu, on connaît la fin, pas heureuse... une belle prouesse car malgré ça (en général, si on connaît la fin, on se dit "A quoi bon continuer la lecture ?"), vous réussissez à accrocher le lecteur... Comment avez vous travaillé la construction de votre roman ?
A l'origine, le scénario de départ tenait sur un timbre de poste. La construction a été évolutive. J'avais en tête le film de Clouzot, Le Salaire de la Peur. Quatre types paumés transportant une cargaison dangereuse en terre étrangère. Au fur et à mesure que j'ai rencontré des demandeurs d'asile, j'ai intégré certains moments de leur vie à mon récit pour lui donner plus de vraisemblance. Il s'est considérablement modifié au gré des notes de voyages et des temps de vie passés au contact des Roms. Jeanne Guyon et Dominique Manotti m'ont été de très bonnes conseillères. Mais, globalement, je ne maitrise pas la construction, cela reste intuitif. C'est juste qu'à un moment de l'écriture, les choses se mettent à sonner juste, alors qu'auparavant non.

Et, pour finir sur deux notes légères :

Le wagon de train marqué WKRW 2046... vous êtes un fan de Wong Kar-Wai
J'ai bien aimé 2046 à l'époque, mais son univers reste pour moi trop formaliste. Je regarde plus facilement les films de Walter Hill, de Sam Peckinpah, de Terence Malik ou d'Alan Pakula... ce cinéma US des années 70 qu'on appelle maintenant le Nouvel Hollywood.

Et où avez-vous entendu ce proverbe yougoslave qui dit "Si tu ne peux pas résoudre un problème avec de l'argent, tu peux le résoudre avec BEAUCOUP d'argent".
C'est une phrase extraite d'un film de Kusturica, je ne sais plus lequel.

Kosovo © Yves LerescheUltime question : sur quoi travaillez-vous maintenant ?
J'ai terminé les remixes de Romicide, mon premier roman. Il est sorti en 2001 et il était épuisé. Rivages Noir a la gentillesse de le rééditer pour avril 2010. J'ai élagué le style de l'époque et apporté quelques séquences supplémentaires sur les Roms et les Sans-Papiers. Le manuscrit d'origine manquait salement de maturité.
Sinon, le projet suivant est un remake d'une nouvelle de Marc Villard, Entrée du Diable dans Barbèsville. Ensuite, je veux écrire une histoire de boxeurs durant le siège de Sarajevo durant l'hiver 92. J'ai été très impressionné par les nouvelles du ring de F.X. Toole. Ce sera peut-être un prequel où Rinetti, mon personnage récurent, vivra une aventure de jeunesse. La guerre de Bosnie est un des épisodes les plus effroyables de l'histoire européenne. Environ cent mille personnes y ont laissées la vie, dont dix mille durant le siège de Sarajevo, à deux heures d'avion de Paris. J'éprouve vraiment le besoin de me pencher dessus. Cela va me prendre beaucoup beaucoup de temps... On en reparle à la fin de la prochaine décennie.

Des choses à rajouter ?
Oui. Pas de livres sans lecteurs. Merci beaucoup pour ce que vous faites pour le roman noir et ses auteurs.

Merci bien

Interview réalisée par mail en 2010 par Christophe Dupuis

Tous droits réservés, reproduction même partielle interdite.

Les photographies qui illustrent l'interview nous sont sympathiquement prêtées par Yves Leresche. Elles sont extraites de son site